#E0457A | EXTASIS CASUAL

« les ouvertures des corps ont toujours parlé depuis la nuit des temps,  pas seulement les plaies des princes assassinés dans les tragédies grecques ou shakespeariennes,  […] tout ce qui l’ouvre parle […] ».

Hélène Cixous, Hyperrêve, 2006

Samuel Nicolle parle de cette chambre comme d’une nature morte. Un tableau momentanément abandonné par la vie humaine où, à l’instar des peintures flamandes du XVIIe siècle, chaque élément a été savamment agencé en regard des autres et conçu avec un minutieux sens du détail. Le pyjama en satin bas de gamme pend le long du paravent ; au sol traîne une couette. Son molletonné regorge de cachettes, d’ouvertures où ont été déposés des mouchoirs imprimés. Plus loin, le long de la petite colonne grecque, la délicate guirlande de fleurs n’a plus d’odeur. Still, life. Cet intérieur pourrait être celui d’un·e esthète au goût éclectique et décadent, s’entourant d’aquariums sans poissons, de paravents qu’animent des images déformées. En son absence, on se prend à imaginer les traits de la personnalité de celle·celui qui a pris l’habitude de dormir en ces lieux. Ce serait d’ailleurs le propre même des rêves que de nous donner l’impression que l’on évolue dans un décor qui a été façonné par ou pour un·e autre dormeur·se que nous. Lorsque l’on rêve, on s’absente chez des êtres qui se sont eux-mêmes absentés1.

Et, comme le veut la logique de l’inconscient, qui mélange et dissimule les signes, inverse le sens et les situations, Extasis Casual est placé sous le signe de la « rêversibilité »2. Il faut retourner le pyjama pour constater que ses poches, ses coutures, ses ourlets sont imprimés de bribes de textes. Il faut placer son regard « derrière » le rideau, pour s’apercevoir que le mot « extasis » s’est fondu dans la trame du textile. De la même manière, cette nuit casanière passée à traînasser en robe de chambre pourrait se transformer en une quête insomniaque à l’affut de rencontres fortuites, ce que suggère la chanson de Nadia Cassini A qui la do stasera ? (à qui est-ce que je la donnerai ce soir ?) entonnée le soir du vernissage par Clara Pacotte. À son interprétation se mêlent les extraits d’Escribir con caca de Luis Felipe Fabre, imprimés sur le revers du pyjama. Ils parlent d’un dandy « à la langue toxique »3 conduit dans les rues de Mexico par un taxi somnambule. Lui, c’est Salvador Novo, poète mexicain dont certains disaient qu’il écrivait « avec sa merde ». Une manière de condamner sa prose crade et au passage ses pratiques anales, son homosexualité. Le texte comme l’installation convoquent des « inverti·e·s »4 de différentes générations, de chair et de fiction, dans la nécessité d’inventer des généalogies queer. Ils sont l’autobiographie, la chambre d’un·e autre, où la subjectivité de l’auteur·e s’exprime au travers de figures dans lesquelles il·elle s’est reconnu·e. Ainsi, Luis Felipe Fabre, qui se raconte lorsqu’il évoque la vie de son aîné Salvador Novo, retourne l’insultant « escribir con caca » comme on le ferait d’un gant. L’expression devient alors simple constat. Il écrit, lui aussi, avec ce qui le traverse, ses propres trous.

Autour de lui, c’est d’ailleurs toute la chambre qui est perforée : trou de la serrure par lequel on épie les photos dénudées de la chanteuse Nadia Cassini, poches ménagées dans la couette, fente qui sépare le rideau de l’entrée en deux. Autant de trous qui nous absorbent et par lesquels le désir circule. Ils rappellent aussi la présence d’un corps non-hermétique, un corps crevé5 par l’insomnie peut-être, pour lequel l’extase se dégonfle vite. Casual. Cette perforation par laquelle on s’écoule, comme un aveu de faiblesse, permet en même temps de s’échapper de soi. Et dans cette chambre, où l’édredon pourrait être une estrade, le paravent, une loge, on peut s’inventer et se construire tout autre, à une époque, d’âge, de sexe différents ; tour à tour, Nadia, Salvador, Luis Felipe, Clara, Samuel. Ces trous sont autant de passages et de ramifications vers d’autres identités.

Peut-être est-il difficile d’envisager comment ces pièces décoratives, conçues comme un mobilier fantasque mais praticable, ces vêtements d’intérieur se relient aux question d’identité et de genre. Pour autant je crois qu’il y a, comme Marc Camille Chaimowicz le déclarait « un besoin vital, corporel » de « concevoir différemment [s]on lieu de vie », « une nécessité de renverser le point de vue traditionnel (masculin) qui consiste à traiter par le mépris les aspects domestiques »6. Aussi dans les plis du rideau et les motifs floraux, se délient les refoulés de la modernité en même temps que se dévoile une certaine sensualité, une caresse qui s’attarde tout contre le satin avant de pénétrer la couette. Ici, les affects se lisent dans les draps et les rêves de la nuit restent nichés au petit matin dans le fond des poches du pyjama.

Elsa Vettier, avril 2019

1« Je crois les rêves formés, dit Paul Valéry, ‘par quelque autre dormeur, comme si dans la nuit, ils se trompaient d’absent’. Aller s’absenter chez des êtres qui s’absentent, telle est bien la fuite absolue […] ». Gaston Bachelard, La Poétique de la Rêverie, 1968

2J’emprunte le terme à Marta Segarra qu’elle emploie au sujet d’Hélène Cixous, « Osnabrück, ou de la rêversibilité », Roman 20-50, 2017, n°64, pp.45-56

3 Luis Felipe Fabre, Escribir con caca, éd. Sexto Piso, 2017

4J’utilise ce terme daté, synonyme d’homosexuel·le, en référence notamment à Inversions, deuxième revue homosexuelle à paraître en France en 1924 devenue par la suite L’Amitié

5Jesse Darling en conversation avec Céline Kopp au sujet de son exposition personnelle « Crevé » à Triangle France – Astérides, Marseille, 16.03 – 02.06.2019

6Entretien avec Alain Coulange, Marc Camille Chaimowicz : Peintures & Objets, éd. Le Consortium, Dijon ; Le Quartier, Quimper, 1994, p.69