#B8DFE0 | POREUSES PARURES

The power of objects and materials lead to the conception of the jewellery as a room of power.
The process allows the creation of traces, which extend the exchanges with our own materials. For the first edition, In-box welcomes Larissa Cluzet, whose wearable objects are the result of a process in which special ingredients, mutations and stories not only take action but disrupt and disturb the jewellery’s identity.
Thereby, through preparations and combinations, these researches attempt to question the change of state, the alteration of the values and the variation of the moods.

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Percée par une tige de métal carrée, une mollesse indistincte est compressée entre deux feuillets de plastique, dont les motifs alvéolés recueillent une lumière éparse. La teinte jaune fluo de cette forme aplatie, l’élasticité et les aspérités, évoquent un chewing gum qui aurait été figé à peine mâché et jeté, déjà sali et encore saliveux. Elle est posée sur un fond couleur cuisse de nymphe, floculation floue et parcourue de vagues, régulièrement creusée et bossue. La surface de plastique transparent est froissée autour du corps boursouflé qu’elle enserre. Le chewing gum est une fausse piste mais pas si mauvaise, car ces petites boules ont bien leur habitat naturel dans l’un de nos orifices : la broche est faite de bouchons d’oreille grignotés, traversés par le métal, et mis sous vide. Dans la transformation exposée, la fonction initiale de l’objet en mousse, associée au silence, au calme ou au sommeil, est perturbée – l’objet qui étouffe les sons est lui-même étouffé.
En polyuréthane ou en polyéthylène, la mousse est couramment associée aux éponges, aux matelas ou aux frites de piscine. Dans sa pratique du bijou, Larissa Cluzet l’emploie pour former des broches, des bagues, des colliers, qui se déploient dans cette exposition un paysage insolite d’orfèvrerie spongieuse. Comprimant, coupant, moulant la mousse souvent jaune, elle travaille les aspects très concrets de ce qui est littéralement un « amas de bulles », pour questionner sa symbolique. Allant jusqu’à l’étouffer, elle révèle les puissances propres et figurées de cette matière qui ne manque pas d’air. Qu’advient-il des sons – bruits de la nuit aujourd’hui, chant des sirènes dans l’Odyssée – quand les bouchons qui sont supposés s’en emplir pour nous en protéger, sont vidés ?
« Avoir le regard mousse » signifie manquer d’acuité, de même qu’un couteau émoussé n’a plus de tranchant. La mousse rend le regard imprécis, comme si la texture de cette substance légère devait d’abord s’appréhender par le toucher. Les objets de Larissa Cluzet appellent en effet la promiscuité et les mains baladeuses : les doigts qui portent les bagues Exocrines sentiront le contact moulleux entre leur peau et le métal de l’anneau ; ceux qui s’em-pareront du pendentif du collier Hormao – en grec « assaut, impulsion, amorce » – pourront presser et tordre sa forme oblongue ; 100 tentatives d’absorption suggère explicitement l’échange avec les visiteurs. A travers la tangibilité attirante de la spumosité, l’artiste questionne, en creux, ses qualités et ses fonctions : perméabilité, absorption, rejet. Dans son état végétal, la mousse est souvent définie par son contact avec l’élément liquide. Or cet élément, c’est aussi ce que sécrètent nos corps, ce qui y rentre, ce qui en sort – « exocrine : glande qui sécrète vers l’extérieur ».
Cette exposition présentée à In-Box préfigure certains des travaux actuels de l’artiste, qui portent sur les humeurs – moods –, leurs variations et leurs changements. La mousse est un lieu de passage et de transformation pour les sécrétions, et Larissa Cluzet invite en effet ici non seulement à penser le glissement de la matière vers ses fonctions, mais aussi des substances organiques qu’elle accueille – comme le cérumen – vers les affects et les émotions. Or le sujet, tel que la pensée féministe critique nous aide à le penser, est politique : la production et la circulation des humeurs s’inscrit historiquement, dans un aller-retour constant entre anatomies individuelles et corps collectifs. On est alors en mesure de s’interroger, avec légèreté, sur les puissances de ces poreuses parures.
Clélia Barbut Paris, le 1er septembre 2017
1 Sara Ahmed, « Not in the mood », new formations: a journal of culture/theory/politics, Volume 82, 2014.

 

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