#B878BF | PERDRE LA FACE OU FAIRE BONNE FIGURE

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« La vie sociale est un théâtre, mais un théâtre particulièrement dangereux. »

Erving Goffman, Les rites d’interaction (1967)

Que sommes-nous capables de faire, d’être, ou encore de devenir ? Pour répondre à ces questions, Jot Fau transforme sa personne à l’aide d’accessoires et de vêtements qu’elle nomme enveloppes.

Elle a ainsi commencé par confectionner des costumes à partir de rebuts de tissus qu’elle glane dans son environnement immédiat. Ces fripes, chargées d’histoires, sont ensuite déposées dans son atelier. Elle les côtoie tous les jours et, patiemment, ses doigts les scrutent et les relient avec du fil.

La série de photographies intitulée Métamorphoses, datée de 2010-2011, témoigne des prémices de ses recherches. À la manière des protagonistes chantés par Ovide, Jot Fau change de forme grâce au vêtement. Tour à tour, elle est un arbre planté au milieu d’une ronde de résineux (Cercle d’ami I), un contenant d’où jaillit un bouquet de roses bleues (Cruche) ou une chaise solitaire (Miséricorde). Le vêtement est employé comme camouflage qui lui permet de faire corps avec l’environnement et de s’infiltrer là où l’on ne l’attendait pas.

À partir de 2011, Jot Fau conçoit des vêtements pour incarner des personnages, immortalisés par une caméra. En résultent des autoportraits fictionnels. Le premier est Veronica Ackerfeldt (4’58”), une trapéziste suédoise. Dans la vidéo, Veronica Ackerfeldt, vêtue d’un justaucorps blanc et bleu nuit, se farde les yeux devant un miroir au son d’une voix off. Cette voix, la sienne, témoigne de ses émotions et de sa vie déterminée par sa mère.

Puis, successivement, pendant un an, elle est chasseuse (The hunter project, 2012, 8’05”) puis chanteuse (The singers project, 2013, 9’47”). Pour incarner cette chasseuse, elle conçoit des « prothèses de survie ». Cela comprend notamment des souliers en forme de sabots de cervidés et des vêtements-camouflages qui rappellent la flore et la faune des sous-bois qu’elle arpente. Les bruits de sa respiration, du vent, le chant des oiseaux et les brindilles qui craquent, constituent l’ambiance sonore. Lorsqu’elle se fait chanteuse, elle arbore des « costumes de scène » qu’elle a elle-même confectionnée, tout en donnant à entendre ses propres compositions. La chanteuse est son dernier portrait fictionnel. Jot Fau a en effet réussi sa métamorphose en faisant de la fiction une réalité. Il ne reste aujourd’hui que les mues de ces identités habitées. Au même moment, en 2013, elle ressent le besoin de faire ses propres vêtements, ceux de Jot Fau. Depuis, elle n’a cessé de nourrir sa pratique de vêtements uniques confectionnés sur mesure.

Pour son exposition Les fragments qui nous constituent (2017), elle a conçu un large manteau de deux mètres environ, en laine et coton beige, parsemé de fil de couleurs pastel. Les coutures qui rapprochent et lient des formes élémentaires préalablement coupées sont similaires à des points de suture. Ce manteau, dont l’aspect évoque les nymphéas de Monet ou un tapis de mousse parsemé de fleurs, n’est pas destiné à être porté. Malgré tout, il est calibré pour son corps. Baptisée Arlequin, cette pièce fait référence au personnage de la comédie italienne qui accompagne ses créations depuis sa découverte en 2010 du livre de Michel Serres, Le tiers-instruit (1991). Michel Serres voit dans la figure de l’Arlequin, avec son habit fait de fragments de tissus de couleurs, de tailles et de provenances différentes, la métaphore du métissage. L’Arlequin ne fait pas partie d’une communauté, mais il est un peu de toutes les communautés. Ainsi, ce manteau pourrait être à la fois un hommage à l’Arlequin mais aussi une seconde peau pour Jot Fau.

Pour sa nouvelle installation Perdre la face ou faire bonne figure, Jot Fau a conçu deux imposants manteaux qui se regardent, installés sur un tapis de sol matelassé. Ce tapis, constitué de couvertures assemblées et réunies sous un tissu noir, remonte légèrement sur le mur. La matière semble se rebeller et envelopper l’espace. De cette installation se dégage une sensation de sécurité et d’insécurité. À tout moment, tout peut basculer. Les deux manteaux à la fois armure et couverture, sont prêts à être enfilés. Leur monumentalité rappelle le manteau de la Vierge de la miséricorde peint par Piero della Francesca (1445-1462). La Vierge est debout, de face, dans une position hiératique. Ses bras en croix soulèvent les pans de son habit. Tenu ainsi ouvert, son manteau protège des fidèles en prière. À l’intérieur de ses manteaux, Jot Fau a brodé des mots : « la durée et l’intensité de la réparation » pour l’un, « la persistance et la gravité du danger » pour l’autre. Ils sont extraits du livre du sociologue américain Erving Goffman, Les rites d’interaction (1967). Les mots sont une composante importante de son travail. Souvent, ils viennent diriger le regard et la pensée mais ils ne se donnent pas complètement dès le premier regard. Les manteaux sont à contempler comme des paysages dont les détails se révèlent à chaque nouvelle contemplation.

L’issue de ce tête à tête est incertaine, elle peut se solder par un combat ou une réconciliation, mais elle doit se jouer dans 20m3 et pourra se lire sur les visages.

Joris Thomas, Mars 2019

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