#000000 | NUITS ALBINOS

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Pierre-Alain Poirier ne se prive d’aucun médium. C’est un artiste qui développe une création protéiforme, prolifique et continue. Son travail repose sur la réalisation d’oeuvres qui oscillent entre environnements, ambiances colorées et installations. Il y a une certaine fluidité dans la manière dont ses oeuvres sont reliées entre elles. Ce lien, c’est un texte aux formes ambiguës à la fois poésie, fiction et autobiographie. Pierre-Alain Poirier écrit en même temps qu’il conçoit ses pièces. Elles partent du texte, se concentre autour de lui pour finalement s’en écarter. Les mots deviennent prétexte à des formes et les formes deviennent prétexte à des mots. Une sorte de va et vient, de frottement qui lui permet de modeler, de peindre, d’assembler dans un cadre. Ainsi, souvent derrière une pièce, se cache un texte qui vient éclairer mais aussi brouiller les pistes. Dans ces textes les prénoms reviennent, mais les personnages ne sont ni tout à fait les mêmes, ni tout à fait différents. Les thèmes aussi récidivent : il est question d’ennui, de la nuit, de rêve, du sommeil, de la chambre à coucher. Ce texte est présent dans l’exposition mais il peut ne pas être visible. La question de la possibilité est essentielle dans le travail de Pierre-Alain Poirier.

Nuits Albinos est un paysage en noir et blanc dans une boîte fictive. Sur le sol recouvert de moquette noire est disposé un oreiller blanc et une sculpture couleur coquille d’oeuf. Un des côté est coupé par un rideau noir et sur le mur blanc est accroché un dessin d’un gorille. Cet espace confiné évoque une chambre à coucher, espace associé au rêve et à l’écriture par l’artiste. Est joué un espace intime dans un espace intime. Pierre-Alain Poirier aime les renvois et les jeux d’emboitement.

Le protagoniste de notre histoire est Copito de Nieve (Flocon de Neige en français). Capturé en Guinée équatoriale en 1966, Copito de Nieve est un gorille albinos qui est devenu l’ attraction du jardin zoologique et la mascotte de Barcelone, jusqu’à sa mort en 2003. Tout vient se teinter par rapport à lui, de son pelage blanc à son sourire de Joconde et son regard énigmatique. Le rapport à l’animal est récurent chez Pierre-Alain Poirier. Ici, la présence de ce gorille s’est imposée à lui, comme elle s’impose à nous maintenant. Copito de Nieve est représenté en buste, de trois quart, le regard dirigé vers le spectateur. Ce portait a été réalisé au fusain et à la craie noire. Il a littéralement entouré le gorille. Gorille en négatif. Une plaque de plexiglas percé et incrusté de petits cachets vient isolé ce portrait. Ce sont des médicaments glanés qui deviennent confettis, flocons de neige.

Le texte nous emmène dans une narration qui n’est plus seulement centré sur l’animal mais plutôt sur lui, Pierre-Alain Poirier. Pierre- Alain Poirier et le gorille. Le gorille et l’artiste. Depuis le XVII ème siècle, en Flandres puis en France, les artistes ont représenté des singes affublés d’habits humains entrain de peindre. Le singe est réputé imiter de façon grotesque ses confrères, les singer. Ainsi, cette mise en scène permet de se moquer des artistes sans qualité qui reproduisent des recettes d’atelier. Pierre-Alain Poirier singe quant à lui l’espace de la chambre avec cet oreiller disproportionné.

Carré, blanc et duveteux, cet oreiller est l’accessoire archétypal des chambres occidentales sur lequel on pose notre tête pour rêver ou pour pleurer. De celui-ci se dégage une odeur diffuse de plantes coupées. Sur le modèle des oreillers japonais rempli de cosses de sarrasin, il a rempli son polochon de plantes sauvages, ramassé dans le Vexin par ses parents. Ce coussin appelle nos corps à s’y prélasser, à réduire en poussière cet herbier invisible et à inhaler ses vapeurs. Souvenirs de cet été terminé.

Sur ce coussin est posée une veste noire, coupe droite, col Mao. Cette veste renferme dans sa doublure le roman de Philippe Forest, Le chat de Schrödinger. Le chat de Schrödinger, est une expérience de pensée. Au début du XX ème siècle, Erwin Schrödinger illustre l’un des paradoxes de la physique quantique à partir d’une expérience inventée : un chat est enfermé dans une boîte contenant un atome dans un état instable. Si l’atome se désintègre, un appareil déclenche l’évaporation d’un poison qui tuera le chat. Tant que l’on n’a pas ouvert la boîte, le chat peut être considéré à la fois comme mort et vivant. Deux états incompatibles mais qui doivent être considérés simultanément. Philippe Forest utilise cette expérience comme point de départ de son roman. Veste pour Philippe Forest est est la cinquième de la série des Vestes pour. Ce sont des vestes qu’il porte et qui sont modifiées afin de cacher dans la doublure un livre. Elles deviennent ainsi des offrandes faites aux auteurs qu’il aime. Mais pour nous, spectateur, « il faut le croire pour le voir ». Ce n’est pas sans rappeler le chat de l’expérience. Jeux d’emboitement. Non loin, gît au sol une sculpture en pâte époxy. La silhouette rappelle Mr. Pose, personnage anonyme conçu pour transmettre des idées d’une manière simple et directe dans certain média. Sa main droite est posée sur son genou, sa main gauche tient sa tête constituée d’une boule à neige évidée. Mr. Pose adopte ici la posture du Penseur d’Auguste Rodin. Mais c’est un penseur à la tête vide. Enneigée. Humour qui permet de contourner ses pensées grises.

Joris Thomas, Bruxelles, octobre 2018

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