#000000 | NUITS ALBINOS

coté 2

La pratique artistique de Pierre-Alain Poirier est protéiforme et continue dans le temps. Ses oeuvres sont liées entre elles part des textes aux formes ambigües ; à la fois poésie, fiction et autobiographique. Le jeune plasticien les écrits en même temps qu’il peint, modèle ou encore assemble. Ses créations partent d’un récit, se concentrent autour de lui pour finalement s’en écarter. Ce frottement des mots avec la matière permet à l’artiste d’avancer dans un cadre défini. D’un texte à l’autre, les prénoms reviennent mais les personnages ne sont ni tout à fait les mêmes, ni tout à fait différents. Les thèmes aussi récidivent : il est question d’ennui, du sommeil, de rêverie ou de la nuit.

Nuits Albinos est un paysage en noir et blanc. Sur le sol recouvert de moquette est disposé un oreiller et une sculpture. Un des côtés est délimité par un rideau et sur le mur est accroché un dessin. Cet espace confiné évoque une chambre à coucher, lieu qu’il associe au rêve et à l’écriture.

Le protagoniste de l’installation est un gorille albinos dénommé Capito de Nieve (Flocon de Neige en français). Capturé en Guinée équatoriale en 1966, Capito de Nieve était jusqu’à sa mort la mascotte du jardin zoologique de Barcelone1. La présence de l’animal s’est imposée à Pierre-Alain Poirier, comme elle s’impose à nous maintenant. Toute l’installation vient se teinter par rapport à lui. Le primate est représenté en buste, de trois quart, le regard dirigé vers le spectateur. Ce portrait a été réalisé au fusain et à la craie noire. Il a littéralement entouré le gorille. Gorille en négatif. Une plaque de plexiglas percée et incrustée de petits cachets vient isoler son image. Ces médicaments glanés deviennent des confettis, des flocons de neige.

Le texte, dissimulé dans les rideaux, nous emmène dans une narration qui n’est plus seulement centrée sur le primate mais aussi sur lui, Pierre-Alain Poirier. Depuis le XVII ème siècle, en Flandres puis en France, des œuvres picturales montrent des singes affublés d’habits humains en train de peindre. Le singe est réputé imiter de façon grotesque ses confrères, les singer. Ainsi, cette iconographie permet aux artistes de se moquer de confrères sans qualité qui reproduisent des recettes d’atelier. Pierre-Alain Poirier singe quant à lui l’espace de la chambre avec cet oreiller disproportionné.

Carré, blanc et duveteux, il est l’accessoire archétypal des chambres occidentales sur lequel on pose notre tête pour rêver ou pour pleurer. De celui-ci se dégage une odeur diffuse de plantes coupées. Sur le modèle des oreillers japonais rempli de cosses de sarrasin, il a rempli son polochon de plantes sauvages, ramassé par ses parents. Ce coussin appelle nos corps à s’y prélasser, à réduire en poussière cet herbier invisible et à inhaler ses vapeurs. Souvenirs de l’été terminé.

Sur le coussin est posée une veste noire à la coupe droite et au col Mao. L’habit renferme dans sa doublure le roman de Philippe Forest, Le chat de Schrödinger (2013). Le chat de Schrödinger est une expérience de pensée. Au début du XX ème siècle, Erwin Schrödinger illustre l’un des paradoxes de la physique quantique à partir d’une expérience inventée : un chat est enfermé dans une boîte contenant un atome dans un état instable. Si l’atome se désintègre, un appareil déclenche l’évaporation d’un poison qui tuera le chat. Tant que l’on n’a pas ouvert la boîte, le chat peut être considéré à la fois comme mort et vivant. Deux états incompatibles mais qui doivent être considérés simultanément. Philippe Forest utilise cette expérience comme point de départ de son roman. Veste pour Philippe Forest est la cinquième pièce de la série des Vestes pour. La série se compose de vêtements qu’il porte et qu’il modifie minutieusement : une doublure vient s’ajouter afin d’emprisonner un livre. Par ce geste elles deviennent des offrandes faites aux auteurs qu’il aime. Mais pour nous, spectateurs, « il faut le croire pour le voir ».

Non loin, gît au sol une sculpture en pâte époxy couleur coquille d’oeuf. La silhouette rappelle Mr. Pose, personnage anonyme conçu pour transmettre des idées d’une manière simple et directe dans certain média. Sa main droite est posée sur son genou, sa main gauche tient sa tête constituée d’une boule à neige évidée. Mr. Pose adopte ici la posture du Penseur d’Auguste Rodin. Mais c’est un penseur à la tête vide. Enneigée. L’humour permet à Pierre-Alain Poirier de contourner les pensées grises.

Joris Thomas, Bruxelles, octobre 2018

1 Flocon de Neige est mort par euthanasie en novembre 2003 à la suite d’un cancer de la peau.

Dessin

J’étais dans ma maison et j’attendais… quoi ? qu’un sourire…

un sourire d’hiver en été… Ah l’été. Déjà fini finito oublié !

D’un été l’autre, d’un hiver l’autre point point point.

Ta tête de gorille ma tête de gorille

ou

moi gorille toi vache / toi gorille moi vache.

Je me suis dit, la Joconde est un singe. Plutôt, toutes les Jocondes et peut-être un peu plus celle du Louvre sourient,

Copito de Nieve sourit, donc Copito de Nieve est une Joconde, comme ça en tournant en rond, la tête ailleurs,

et ainsi ainsi et encore: chaque flocon est unique, ma tête d’albinos, la sienne.

Les jours d’été ne feraient plus fondre la neige.

j’étais dans ma maison et…

Poils blancs,

yeux blancs,

dents blanches,

sourire blanc,

canicule,

grosse tête ronde,

face de lune

et devine ? Je regarde le doigt.

Un été albinos, des jours albinos.

Sa grosse tête d’oreiller à poil doux, douxdoux, (ce qu’on s’invente ! ), une grosse lune blafarde dans le ciel noir,

(il devait bien s’en foutre ou non sûrement pas mais ne pas prêter d’attitudes aux animaux qui ont leur mots à eux, ou leur mots sans noms,

leurs trucs de gorille…)

ce qu’il dit beaucoup mieux “un regard qui est pensé”

mais

ici, des contre-jours perpétuels,

et puis encore,

une fois, ou des fois, toutes les fois:

“Le chat de Schrödinger“ (Une mathématique du coeur ?):

“Ce gorille sera mon chat de Schrödinger dans l’été. “

A voix haute.“Difficile d’attraper un chat noir dans la nuit ! »

et à la suite, comme une révélation: “Faire de ce gorille blanc un chat noir dans la nuit noire ?”

et à la suite sans y penser:

“Le vent noir dans la nuit noire”.

Du délire, la folie douce, qu’elle dirait.

et un enfant dirait pourquoi lui et pourquoi moi et pourquoi 5 doigts et pourquoi 2 yeux et pourquoi 1 bouche ?

Un peu plus loin. Des fleurs qu’on fait sécher à la fin de l’été. Les fleurs qu’ils font sécher après les promenades.

Là, un gros soleil qui sèche aux bords des fenêtres, puis la lune qui nous sourit:

les météos du corps et du coeur,

des haïkus impossibles,

des contre-jours et des contre-temps, des nuits albinos.

Des jours cachés au creux des oreillers, à déclamer:

“ma joue contre la joue de l’oreiller”,

“ta joue contre la joue des jours”,

“joue contre joue”…

Je dessinerais comme on boirait un verre d’eau. Une manière de devenir sage ?

Sur une photo il se tient assis sur un trône face au maire de Barcelone. Un King-Kong mal foutu ouais !

Tête bêche/tête vide/tête molle.

Vivre à contre-temps comme pour, se saisir un peu plus longtemps des fleurs qui ont fleuri, de la neige qui a fondu.

C’est faux hein !

mais ce sera ma…boîte noire…

La distance qui séparerait nos sourires du sien, un trou de serrure ce sourire.

Ou,

peut-être, ces mots: «Between grief and nothing I will take grief»,

les deuils de toujours, “quel- pleureuse !”Et la légèreté dans tout ça ? Des blagues et des sourires en négatif .

Des jours et des nuits qui tissent leurs toiles dans un coin du plafond.

Nos regards comme différence commune ? Son regard qui en dit plus qu’un miroir.

 

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